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dimanche, avril 10, 2011

252 - Gaston Fabre, mon premier maître.


Hier, comme ce matin, les lumières et les couleurs printanières nous inondèrent. Avec Véro je suis ‘‘descendu’’ à Marseille acheter quelques vêtements. En fin de journée nous prîmes un verre au Petit Nice puis la route vers le très animé Cours Julien, non loin duquel se trouvait notre véhicule. Les terrasses bondées des bars et des restaurants, mais aussi les tréteaux remplis de livres de toutes sortes des bouquinistes, 

 


occupaient une imposante partie de l’espace. 



Arrivés à hauteur de l’un des carrés de livres, le premier que nous fîmes, mes yeux furent happés par un titre peu avenant « L’Agonie d’Oran, 5 juillet 1962 ». 




Je le feuilletai, guidé par mon intuition. Véro elle, prenait des clichés. Un tel livre, nostalgique et revanchard – de mon point de vue – au vu de ce que je lus ici et là, ne pouvait faire l’impasse sur la disparition de Gaston. Je comprends que l’on évoque les disparus d’Oran ou d’ailleurs. Je ne comprends pas la malhonnêteté, le mensonge et la mauvaise fois qui consistent à mettre à l’index un peuple épris de liberté, en quête d’indépendance.











Mais Gaston ?
Gaston devait avoir la trentaine, j’avais six, peut-être sept ans, pas plus. Gaston était fils unique de cheminots retraités. Il était enseignant de français à La Sénia, un village qui se trouve à une dizaine de kilomètres au sud d’Oran. Tous les matins il quittait Gambetta pour rejoindre son collège. Nous habitions le même grand immeuble de deux étages, rue du docteur Strauss, au numéro huit. A l’intérieur une cour, spacieuse et protectrice, abritait les jeux des enfants les plus jeunes : marelles, cordes à sauter, pignols et platicos. Deux à trois fois par semaine, dès que nous rentrions, lui du collège de La Sénia et moi de la maternelle 









qui se trouve à huit cents mètres de notre immeuble, 








Gaston me demandait de prendre place sur un tabouret surdimensionné de la salle à manger de ses parents. Il était devenu par la force des choses, mon tabouret. « Prends ton tabouret » me lançait Gaston en me tendant machinalement le bras, comme il le faisait pour me signifier à la fois de prendre place et de lui remettre mon cahier de classe. C’est toutefois ainsi que je comprenais son geste. J’obtempérais, certes sans joie manifeste, mais persuadé que cette personne si grande, si avenante et si gentille, qui me comblait fréquemment de sucreries et de petite monnaie, ne pouvait, par ces rituels exigeants, que me vouloir du bien.  Deux à trois fois par semaine donc, nous bloquions toute une partie de la table de la salle à manger, sans nous soucier, moins lui que moi, vu mon âge, six ans peut-être sept pas plus, sans nous alarmer disais-je des désagréments que nous causions parfois à madame Fabre sa maman, très âgée, qui ne disposait pour elle et son mari, outre la chambre à coucher, que de cet espace convivial qui abritait le salon et la salle à manger. Il donne directement sur le couloir extérieur, qui dominait la cour, et qu’empruntent les résidents de l’immeuble. Gaston et son épouse (imbibée de haine) occupaient un appartement du même ordre à l’étage inférieur.
Je tendais mon précieux cahier à carreaux que Gaston prenait avec une délicatesse toute particulière à certains enseignants méticuleux. Ces choses dessinées en rouge sur la marge par madame Congi, ma maîtresse, m’impressionnaient. Je savais que par elles, madame Congi exprimait un avis, une appréciation de mon travail, elle disait ma compétence en faisant des signes qui m’émerveillaient bien que je ne les déchiffre pas encore. Ces choses qui ressemblaient à des arabesques, qui étaient des lettres collées les unes aux autres formant des mots, étaient impénétrables. La plupart d’entre eux ou d’entre elles me tenaient à distance et cela je ne l’acceptais pas. Gaston, lui, arrivait avec une facilité qui me déconcertait un moment, puis, en pensant « il est maître lui aussi », je trouvais tout cela ordinaire et bien dans l’ordre des choses. Par la mimique qu’il exprimait, par le froncement de ses sourcils qu’il exagérait ou par le sourire qu’il arborait, je comprenais bien sûr que ma maîtresse appréciait ou non mon travail, mes pattes de mouches débordant d’encre. Pour ces raisons-là, parce que je n’arrivais pas à lire ce que madame Congi écrivait et parce que lui, Gaston les lisait naturellement, mais aussi parce que je trouvais injuste 








que mon père ou que ma mère ne disposent pas de cette capacité à reproduire ces signes, pour toutes ces raisons-là, tel un forcené, j’avais décidé qu’il en serait autrement. Je me jetais sur tout ce qui ressemblait de près ou de loin à ces choses merveilleuses, et qui se présentait à ma portée. Il me fallait à mon tour, je le ressentais comme d’un besoin vital, passer de l’autre côté du miroir. J’étais du mauvais côté, comme l’étaient, à leur corps défendant, mes parents. Il me fallait passer de l’autre côté, du bon côté. Passer de l’autre côté du miroir, de l’autre côté du monde. Passer du côté du monde du gribouillage au côté du monde où ces mêmes griffonnages se métamorphosent en paroles muettes, allongées sur du papier, attendant qu’on les réveillât. Cette possibilité de traverser le miroir m’enchantait, me fascinait. L’entêtement combiné de madame Congi, de Gaston, mes maîtres premiers et probablement  ma propre opiniâtreté, finirent par avoir raison, très modestement à l’époque, de l’obscurité de ces formes appelées lettres, de mon obscurité.

Après chaque séance je descendais de mon tabouret surdimensionné, levant des yeux souvent interrogateurs en direction de Gaston, attendant son verdict. Il y en avait un à chaque séance. Souvent en ma faveur. Alors, il se tournait vers le vaisselier derrière nous, tendait la main, ouvrait une grande boite à bonbons métallique « pastilles Vichy », y puisait soit une ou deux sucreries, soit une ou deux pièces de monnaie qu’il me tendait en m’adressant quelques compliments. Heureux, je filais alors chez ma mère qui m’attendait de l’autre côté de l’immeuble. La pièce unique de notre logement faisait face à l’appartement des Fabre. Je lui sautais au cou en brandissant la récompense. Alors maman était plus belle encore.

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