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samedi, décembre 26, 2009

180- NON A MAURRAS, NON A VICHY

NON A MAURRAS, NON A VICHY


Depuis quelques mois se dessine en France l’idée qu’il n’y a de salut pour ce pays que dans l’ethnocentrisme, la xénophobie, voire le racisme. Des relents nauséabonds d’une époque pas si lointaine que cela refont surface notamment parmi les dirigeants français, parfois au plus haut sommet de l’Etat. Les nombreux discours intolérables faisant référence à la droite réactionnaire et xénophobe du début du 20° siècle en sont un signe qui ne trompe pas.

Le débat sur « l’identité nationale », lancé pour détourner l’attention des français de leur difficile quotidien et des échecs politiques, sociaux et économiques, est un facteur de division, de haine. Des exemples récents suffisamment médiatisés nous confortent dans nos propos. Nous disons non au vichysme, non à l’immobilisme.
Nous publions ci-dessous deux textes s’inscrivant tous deux dans l’opposition à cette dérive.
Ahmed HANIFI, Marseille.
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Une honte nationale


Par Edwy Plenel


Article publié le vendredi 18 décembre 2009
in Médiapart

« Nous ne débattrons pas » est suffisamment explicite pour se passer de commentaires. En revanche, son succès en appelle. Son ampleur, la diversité de ses signataires comme leur croissance ininterrompue en ligne, est un événement qui va au-delà de son propos initial, le refus principiel de cautionner une machine infernale, de division et d’exclusion. Pour nombre des premiers pétitionnaires qui, de plus, ne sont pas tous dans l’opposition systématique au pouvoir en place, il n’allait pas de soi de proclamer un refus symbolique de débattre alors même que la démocratie suppose la libre discussion et l’entière délibération. S’ils ont franchi ce pas, vaincu leurs réticences et, pour certains, quitté leur silence, c’est qu’ils partagent ce sentiment diffus que, dans cette affaire d’identité nationale, autre chose est en jeu qui nous dépasse et nous requiert : le salut d’une certaine idée de la France et du monde face à un pouvoir qui, l’abaissant et l’humiliant, nous fait honte. Sans précédent depuis l’élection en 2007 de Nicolas Sarkozy, ce sursaut a pour moteur la compréhension qu’avec ce « grand débat sur l’identité nationale », se donne à voir la nature profonde du régime. Non plus seulement ses apparences et ses tactiques, ses coups ou ses esbroufes, son agitation ou sa personnalisation, mais sa régression essentielle, sa dangerosité véritable. Car cette manœuvre détestable ne se réduit pas à l’évidente fuite en avant d’un pouvoir privé de résultat tangible et confronté à sa propre faillite, quadruple faillite financière, économique, sociale et morale, largement documentée sur Mediapart. Tout en cherchant à masquer cet échec, cette exacerbation du national comme pathologie de l’identité et fantasme de l’autre, comme fixité et fermeture plutôt que comme mouvement et ouverture, dévoile ce qui est politiquement à l’œuvre derrière le personnage présidentiel, les références partagées qui unifient son propre entourage et celui de son premier ministre, le projet idéologique qui réunit leurs principaux collaborateurs et conseillers. Ici, deux discours font preuve. Ils ont été pesés, pensés et mûris. L’un a inauguré la séquence « Identité nationale », explicitant la mission confiée à Eric Besson : c’est celui de Nicolas Sarkozy à La Chapelle-en-Vercors, le jeudi 12 novembre. L’autre l’a prolongée, maintenant le cap malgré la polémique croissante : c’est celui de François Fillon, au colloque de l’Institut Montaigne, à Paris, le vendredi 4 décembre. Deux discours, deux moments, deux personnalités, deux fonctions, et, cependant, du président de la République au premier ministre, le même contenu, les mêmes références et la même intransigeance. Il faut les lire avec attention, mot à mot, ligne à ligne, afin de prendre l’exacte mesure du retour en arrière que MM. Sarkozy et Fillon veulent imposer à la France. Une régression dont le levier est une insidieuse négation historique, révision mensongère de notre passé aux fins de libérer, honorer et banaliser les idées, les hommes et les époques qui ont incarné le refus des idéaux démocratiques et républicains.

Effacé, le souvenir de l’Etat français de Vichy. Le discours de Nicolas Sarkozy, d’abord.
« Depuis deux cents ans, à part l’expérience sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n’a menacé nos libertés. C’est que la culture française est irréductible au totalitarisme » : ne se rendant même pas compte de l’énormité de ce qu’il affirme, le président de la République énonce ce mensonge juste avant d’affirmer qu’en 1989, avec la chute du « Mur de la honte » , « les valeurs de la démocratie et de la République triomphaient » Pour le coup, c’est la France qui, soudain, a honte. Car, d’une phrase d’une seule, l’actuel chef de l’Etat vient d’effacer le souvenir de l’Etat français de Vichy (1940-1944) et des indiscutables crimes du régime incarné par Philippe Pétain, synonyme de dictature personnelle, de terreur policière et de persécution raciale. Lequel régime, on l’oublie trop, issu de la droite extrême plutôt que de l’extrême droite, garda, au grand dam des authentiques fascistes français, trois des symboles nationaux auxquels Nicolas Sarkozy voudrait aujourd’hui, dans le même discours en Vercors, réduire l’ « honneur d’être français » : le drapeau tricolore comme oriflamme, La Marseillaise comme hymne et le 14 juillet comme fête. Preuve, s’il en était besoin, que l’espérance républicaine ne s’y résume pas, et forcément les outrepasse. Cette énormité fut donc prononcée dans un discours dont les trois autres points d’ancrage sont l’affirmation de « la Chrétienté » (avec majuscule) comme identité première de la France, placée pour la forme à équivalence avec les Lumières ; la dénonciation de « l’égalitarisme » comme source du renoncement et de l’abandon national ; enfin, la revendication du rétablissement de l’autorité comme priorité, autorité explicitement identifiée à celles de la police et de l’Etat, lesquelles institutions sont ici libérées de toute définition contraignante, « la Police » , elle aussi avec majuscule, et non pas la police républicaine ; un Etat sans qualité, et non pas l’Etat de droit (la justice n’est pas mentionnée). Ainsi entendue, la France serait, à la fois, une éternité dont « la morale chrétienne » serait le socle ; une distinction dont l’élitisme suppose le refus d’une égalité niveleuse ; et une discipline dont l’observation respectueuse suppose obéissance et cohésion. Une France, n’hésite pas à affirmer en 2009 celui qui la préside, où la République est surtout débitrice de l’Ancien Régime dont elle aurait « accompli le vieux rêve capétien d’une France une et indivisible et d’un Etat dominant les féodalités ». La logique de cet énoncé est de désigner ceux qui, pour reprendre précisément les mots de ce discours présidentiel, ne méritent pas l’honneur d’être français ou ne peuvent le devenir car n’adhérant pas « à une forme de civilisation, à des valeurs, à des mœurs » dont les seuls symboles ici énumérés sont les cathédrales, le Mont-Saint-Michel, Notre-Dame de Paris, la cathédrale de Reims et chaque église de village avec son clocher « qui le surplombe depuis dix siècles ». Ces mauvais sujets sont évidemment étrangers, étrangers voulant nous rejoindre ou déjà parmi nous, étrangers même s’ils sont français d’apparence administrative, immigrés, Français d’ailleurs, Français différents, Français dissidents. C’est bien ce que suggère l’énumération présidentielle qui, par le détour d’une seule mention particulière, celle de la burka, évoque l’islam, confondu avec son extrémisme ultra-minoritaire, et, surtout, nie tout droit légitime à une partie de la population vivant en France, ne la rappelant qu’à des devoirs, devenus la condition de l’accès aux droits. Ce passage du discours illustre parfaitement à quoi sert cette imposition de la question nationale comme ordre du jour central : à une immense régression sociale, à transformer des droits en privilèges, à remettre en cause l’idée même d’une justice sociale, bref, à renforcer les inégalités et à accroître les injustices. La France, dit Sarkozy, « demande qu’on la respecte. On ne peut pas vouloir bénéficier des droits sans se sentir obligé par les devoirs ». Suivent alors les mentions de la sécurité sociale, des allocations chômage et de la gratuité des études comme trois avantages dont on ne pourrait ni « bénéficier » ni « profiter » si l’on ne se comporte pas en citoyen conforme, obéissant et discipliné, c’est à- dire toujours prêt à « se demander ce que l’on peut faire pour son pays ». L’ennemi, dans cette mise en guerre du pays avec lui-même, outre l’étranger immigré ou le Français fidèle à son passé étranger, c’est « l’assisté » , dont il va falloir « exiger qu’il fasse tous les efforts » qu’appelle sa déplorable condition, et, bien sûr, tous ces mauvais Français incapables d’aimer suffisamment la France pour vibrer à cette définition sarkozyenne, pourtant d’une stupidité abyssale : « Un Français reconnaît d’instinct une pensée française, une région française et il s’y sent chez lui. » François Fillon en disciple de Maurice Barrès Loin de nuancer ce nationalisme d’un autre âge, comme l’ont cru des commentaires pressés, le discours de François Fillon à l’Ecole militaire, le 4 décembre, l’a accentué. Revendiquant sa volonté politique de mettre « la question nationale » au cœur du débat politique et critiquant vivement ceux qui s’y refusent, le premier ministre a prononcé cette phrase : « Ce mutisme assumé, je pense qu’il révèle bien des malentendus qu’un siècle de critiques a pu creuser entre les Français et l’idée même de la Nation. » Il s’agit donc bien de revenir un siècle en arrière, de renouer avec le bouillon de culture des idéologies conservatrices de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, d’oublier leur responsabilité directe dans les catastrophes meurtrières qui ont ensanglanté l’Europe et de donner finalement tort à ceux qui, à la Libération, des gaullistes aux communistes, imposèrent à une droite conservatrice, défaite et discréditée, sinon la réalité accomplie du moins les valeurs référentielles d’une démocratie libérale et d’une république sociale qu’elle avait toujours eu en horreur. « Être français, c’est d’abord appartenir à un très vieux pays d’enracinement. » La France de François Fillon, dans le même discours, est par essence une immobilité, une « France des origines » tissée de « lignées anciennes ». C’est pourquoi l’imaginaire de ce nationalisme conservateur est d’abord géographique, fait de paysages éternels, tant il redoute l’histoire imprévisible, ses ruptures, ses mouvements, ses aléas, sa liberté en somme. Exprimant une peur panique du présent et du mouvement, de l’inattendu et de l’imprévu et, donc, de l’hôte de passage, de l’invité surprise, bref, du surgissement du monde, il a pour mot de passe, de l’antidreyfusard Maurice Barrès au souverainiste François Fillon, l’enracinement. Et pour cible, évidemment, les déracinés, titre du plus connu des bréviaires barrésiens. Les déracinés, autrement dit tous ceux qui témoignent d’identités de relations plutôt que de racines, d’identités en mouvement et en déplacement, faites de liens et d’échanges, de brassages et de mélanges, de rencontres et de partages. Dès le début du discours du premier ministre, la référence à Maurice Barrès est explicite. Evoquant successivement, comme les trois périls qui menacent la France, « une société sans âme, dominée par un individualisme forcené », une Europe « plus technocratique que politique » et « une mondialisation désincarnée qui ferait de nous des pions anonymes », il les résume d’un seul mot, le déracinement : « Les Français ne peuvent souscrire à un tel déracinement. » Contre ces trois perditions, l’individu, l’Europe et le monde, il faudrait donc défendre nos racines. Et quelles sont-elles pour François Fillon ? Tout simplement, la chrétienté, la ruralité et l’unicité. Une France qui « tient aux rythmes d’une tradition chrétienne et rurale », une France qui « n’oublie ni ses villages, ni ses coutumes », une France qui, face à la « pluralité », « a su opposer les vertus centralisatrices d’un principe fort ». Ici, les concessions à la laïcité sont de pure forme, balayées par l’insistance chrétienne : « La France est laïque, mais la France est tout naturellement traversée par un vieil héritage chrétien qui ne saurait être ignoré par les autres religions installées plus récemment sur notre sol. » « Plus récemment » est ici essentiel, affirmation non seulement d’une supériorité faite d’antériorité mais, surtout, d’un devoir de soumission des autres religions et, par extension, des cultures différentes. Une droite maurrassienne, orléaniste et élitiste « C’est aux étrangers qu’il revient de faire l’effort d’intégrer la France », lit-on quelques phrases plus loin, injonction qui transforme l’espoir de devenir français en épreuve contraignante plutôt qu’en rêve émancipateur : « Être français et vivre en France, c’est une chance mais c’est aussi une charge. » La France de MM. Sarkozy et Fillon n’accueille plus. Au mieux, elle recrute. Dans tous les cas, elle exige. Qu’on s’assimile, qu’on se soumette, qu’on se conforme, qu’on se convertisse, qu’on se noie et qu’on se perde. C’est une France de la ressemblance où la différence n’a pas sa place. Quant à l’idéalisation de la ruralité, apparemment anachronique dans nos sociétés industrielles, elle résonne comme une citation qui fait sens, formule magique libérant une tradition politique refoulée. Dans son récent discours aux agriculteurs, Nicolas Sarkozy n’avait pas craint d’identifier la Terre, avec majuscule, à une saine identité nationale, comme en écho au fameux « la terre, elle, ne ment pas » du troisième appel du maréchal Pétain, lu le 25 juin 1940. Un appel rédigé par Emmanuel Berl, symbole de ces égarés de la gauche que leur égocentrisme sans boussole amènera à côtoyer Vichy, tout comme l’ancien communiste, socialiste, chevénementiste Max Gallo inspire aujourd’hui cette vision étatique d’une France éternelle fondée par la rencontre de la monarchie et de la chrétienté. Vision mythologique bien sûr, fort éloignée de l’histoire avérée. Et pourtant vision désormais officielle, au risque international d’un ridicule qui ne tuera pas François Fillon : « Le fait est que, dans la tempête des invasions barbares, il n’y a guère que le petit peuple franc qui ait surnagé. Sans doute parce qu’en contrepoids d’un caractère belliqueux, incontestable, la légitimité et le droit étaient déjà deux obsessions françaises. » C’est alors que, dans ce discours du premier ministre, surgit la référence à Jacques Bainville, évoquant Jeanne d’Arc tombant à genoux devant le dauphin. Bainville, ce fidèle de Charles Maurras, cette plume de L’Action française, dont les obsèques, le 13 février 1936, furent l’occasion d’une tentative de lynchage de Léon Blum, dont la voiture avait par mégarde croisé le cortège funèbre. Du leader socialiste, Maurras avait écrit : « Voilà un homme à fusiller, mais dans le dos », tandis que, pour son acolyte Léon Daudet, « Blum était le bruit que font douze balles dans la peau d’un traître ». Les processionnaires de l’enterrement de Bainville avaient ces mots-là en tête, et les mirent en pratique. Soixante-treize ans plus tard, ce lapsus maurrassien dans la bouche d’un chef de gouvernement ne saurait relever de l’inculture. D’autant moins qu’il est cohérent avec l’ensemble des propos qui, du chef de l’Etat au premier ministre, dressent le portrait d’une France élue à la grandeur bien avant que la république ou la démocratie ne s’en mêle. Ou, mieux encore, grande malgré la république (réduite ici à la centralité du pouvoir) et malgré la démocratie (amputée ici de l’exigence d’égalité). Une France qui doit « être aimée et servie », dans l’obéissance, la cohésion et la discipline : « Les 65 millions de Français doivent faire bloc », insiste François Fillon, qui met en garde ceux qui ne voudraient pas en être, ceux qui critiquent, discréditent, voire, dit-il, «débinent constamment notre nation et ses valeurs », ici, l’emploi d’un verbe familier élargit l’interdit à notre quotidienneté. De cette Anti-France, M. Fillon dessine clairement les contours en trois mots : « Aujourd’hui, dans nos stades, dans nos cités, parmi nos élites, émerge parfois la tentation de défier la République, en affichant le mépris de ses symboles.» Stades, cités, élites : trois mots qui suggèrent le peuple, les immigrés et les intellectuels. Evidemment, ces deux discours sont aussi parsemés de précautions ou d’allusions qui en masquent ou en atténuent la cohérence. Mais ce ne sont là que dénégations orwelliennes, mots vides de sens et références privées de signification. L’essentiel est ailleurs : pour la première fois depuis 1944-1945 s’énonce, au sommet de la République, l’idéologie de la droite extrême, celle qui fut au pouvoir avec Philippe Pétain sous Vichy, cette droite à la fois maurrassienne, orléaniste et élitiste qui n’avait jamais admis la démocratie libérale et qui vécut la victoire de l’Allemagne nazie comme sa divine surprise, cette droite que seules la victoire des Alliés et la personnalité de Charles de Gaulle obligèrent à admettre le principe de la République et sa devise de liberté, d’égalité et de fraternité. Défendre l’esprit des Lumières et le droit naturel La bataille des Lumières n’est donc pas terminée, et elle se joue ici même face à un pouvoir qui leur tourne le dos. C’est parce qu’elle les refusait que la droite extrême d’hier combattait la République sans Dieu. C’est parce qu’elle entend les remettre en cause que la droite extrême d’aujourd’hui veut nous imposer sa Nation de Chrétienté. Qu’est-ce, en effet, que les Lumières sinon l’inverse de ce que rabâchent ces deux discours ? Un appel à l’émancipation du sujet humain des entraves du passé et de la religion, de l’obscurantisme de l’une et des immobilismes de l’autre. Une théorie du droit naturel où l’égalité est au principe des droits de l’homme. Une affirmation de la primauté de l’individu sur la société et de sa liberté comme garantie de l’émancipation. L’égalité, donc : des hommes naturellement égaux en droit, des droits égaux entre individus libres... Et pour l’intellectuel de cette droite extrême que fut Charles Maurras, l’ennemi, c’est justement l’égalité, et son credo l’inégalité, entre individus, entre classes, entre peuples, entre nations, etc. Si la démocratie est le régime que Maurras abhorre, c’est parce que sa promesse subversive est celle de l’égale valeur politique des individus. La combattre suppose de rétablir des hiérarchies, des différences, des aristocraties, bref, un ordre stable d’inégalités garanti par l’autorité incontestée d’un pouvoir central capable de conjurer cette menace : la vitalité démocratique d’une pluralité d’égaux. C’est d’ailleurs pourquoi l’Eglise de Maurras est si peu chrétienne et purement d’ordre, à tel point qu’il considère l’Evangile comme un dangereux pamphlet révolutionnaire parce que d’esprit égalitaire. De Maurras, par exemple, dans Mes idées politiques (1937) : « Toutes les fortes crises modernes ont un caractère oriental ; bibliques par leur esprit ou juives par leur personnel. » Où l’on croise le fantasme occidental des désordres orientaux, aujourd’hui ravivé par notre époque de transition et, donc, d’incertitude et de peur. Critique de l’égalité, éloge de la chrétienté, hommage à la royauté, méfiance de l’étranger, enracinement de la nation, soumission à l’autorité, etc. : tous les refrains actuellement mis en musique par le pouvoir ramènent à ces sources idéologiques de la droite extrême d’avant-guerre, jusqu’alors tenues en lisières d’une droite de gouvernement peu ou prou issue du gaullisme. Telle est la véritable rupture incarnée par Nicolas Sarkozy : la clôture du gaullisme comme s’il ne s’était agi que d’une parenthèse ouverte par un accident historique, la défaite de l’Allemagne nazie et, donc, de la « Révolution nationale » de Vichy qui avait saisi comme une divine surprise l’opportunité offerte par la collaboration avec le IIIe Reich. Les racines du sarkozysme plongent au-delà, retrouvant l’idéologie des droites extrêmes d’avant-guerre pour inventer la cohérence d’un pouvoir qui allie, de façon inédite, souverainisme nationaliste, libéralisme économique et illibéralisme politique. Le discrédit moral qui, fort légitimement, accompagne le pétainisme nous fait trop souvent oublier l’effrayante normalité et continuité dont le régime de Vichy était porteur. « Dictature pluraliste », selon le mot de l’historien Stanley Hoffmann, il rassemblait autour d’un chef charismatique aussi bien la droite antirépublicaine que la droite technocratique, des catholiques et des libéraux, des traditionalistes et des modernistes, des maurrassiens de droite et des non-conformistes de gauche, etc. Dans une remarquable synthèse sur cette période, l’historien Jean-Pierre Azéma, signataire de notre Appel, souligne combien l’idéologie vichyssoise est « un syncrétisme français » , prenant « le contre-pied des principes de la démocratie libérale et des fondements de la synthèse républicaine : la condamnation définitive de l’individualisme, le refus de l’égalitarisme, un appel au rassemblement national, une pédagogie anti-intellectualiste, la défiance à l’égard de l’industrialisme, le rejet du libéralisme culturel, et enfin l’affirmation d’un nationalisme fermé et ethnocentrique ». Où l’on retrouve bien des ingrédients de l’offensive idéologique actuelle... Quand Alain Badiou se risqua, dès 2007, à évoquer le pétainisme à propos du sarkozysme, la comparaison pouvait surprendre, voire scandaliser. Désormais, c’est le pouvoir lui-même qui y incite avec ses obsessions et ses références qui, loin d’être sans histoire et sans précédents, ont un parcours et des antécédents, des racines en somme. « Je ne suis pas en train de dire que les circonstances ressemblent à la défaite de 1940, et que Sarkozy ressemble à Pétain, prenait soin de préciser Badiou dans De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes, 2007). Pas du tout. Je dis que la subjectivité de masse qui porte Sarkozy au pouvoir, et soutient son action, trouve ses racines inconscientes, historico-nationales, dans le pétainisme. » Pétainiste, précisait le philosophe, étant entendu ici comme « le transcendantal, en France, des formes étatisées et catastrophiques de la désorientation ». Le sarkozysme témoigne de la désorientation d’une partie de nos élites politiques, économiques, administratives, face à l’actuel décentrement du monde, au croisement d’une révolution industrielle imprévisible et d’une perte d’emprise de l’Occident. Sa perdition idéologique évoque irrésistiblement le constat dressé à l’été 1940 par un homme que les discours de MM. Sarkozy et Fillon convoquent mais qu’ils trahissent, faute de l’avoir bien lu : le grand historien et futur martyr de la Résistance Marc Bloch, dans L’Étrange Défaite . « Français, je vais être contraint, parlant de mon pays, de ne pas en parler qu’en bien », prévenait-il avant de mettre en évidence la responsabilité dans l’affaissement moral de la nation d’une bourgeoisie qui « avait cessé d’être heureuse » et qui, devenue « anxieuse et mécontente, était aussi aigrie ». L’Appel de Mediapart signifie simplement le refus de cette déchéance. A cette aigreur, remugle de méfiance et de crispation, de faiblesse et de violence, de petitesse et de peur, il oppose une façon très française de vouloir la France qui est toute de refus et de hauteur, d’exigence et de réclamation, d’alerte et d’ambition, de curiosité et de générosité. Car critiquer la France, c’est l’aimer. La vouloir, la réclamer, l’exiger. Et ne pas supporter qu’on la critique, c’est en revanche la déserter. L’ignorer, l’oublier, la délaisser. Drapés dans l’alibi du national, les conservatismes de tous horizons, les renoncements de tout acabit voudraient une France immobile et éternelle, figée et achevée. La vérité, c’est qu’ils ne l’aiment pas telle qu’elle est. Telle qu’elle bouge, évolue, change, se transforme et se modifie dans une fidélité frondeuse à son histoire et à ses promesses, à sa présence au monde et aux autres.
Edwy Plenel. contact@mediapart.fr

Pour signer : http://www.mediapart.fr/journal/france/021209/lappel-de-mediapart-nous-ne-debattrons-pas

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Mediapart lance avec deux cents personnalités un appel à refuser le «grand débat sur l'identité nationale» organisé par le pouvoir. Nous souhaitons que cet appel soit à l'origine d'une grande pétition citoyenne qui suscite un vaste rassemblement.

Vous pouvez le signer ici :

http://www.mediapart.fr/journal/france/021209/lappel-de-mediapart-nous-ne-debattrons-pas#petition

Nous ne débattrons pas


Par principe, nous sommes favorables au débat. A sa liberté, à sa pluralité, à son utilité. C'est pourquoi nous refusons le « grand débat sur l'identité nationale » organisé par le pouvoir : parce qu'il n'est ni libre, ni pluraliste, ni utile.


Il n'est pas libre car c'est le gouvernement qui le met en scène, qui pose les questions et qui contrôle les réponses. Il n'est pas pluraliste car sa formulation réduit d'emblée notre diversité nationale à une identité unique. Il n'est pas utile car cette manœuvre de diversion est une machine de division entre les Français et de stigmatisation envers les étrangers.

Affaire publique, la nation ne relève pas de l'identité, affaire privée. Accepter que l'Etat entende définir à notre place ce qui nous appartient, dans la variété de nos itinéraires, de nos expériences et de nos appartenances, c'est ouvrir la porte à l'arbitraire, à l'autoritarisme et à la soumission.

La République n'a pas d'identité assignée, figée et fermée, mais des principes politiques, vivants et ouverts. C'est parce que nous entendons les défendre que nous refusons un débat qui les discrédite. Nous ne tomberons pas dans ce piège tant nous avons mieux à faire : promouvoir une France de la liberté des opinions, de l'égalité des droits et de la fraternité des peuples.

La liste des 202 premiers signataires de l'Appel
Dominique A, auteur/ compositeur/interprète, Josette Alia, journaliste, Paul Alliès, politologue, professeur à l'université Montpellier 1, Clémentine Autain, directrice de Regards, membre de la Fédération pour une alternative sociale et écologique, Jean-Loup Amselle, anthropologue, directeur d'études à l'EHESS, Philippe Artières, historien, chargé de recherche au CNRS, Louis Astre, syndicaliste, Aure Atika, actrice, Raymond Aubrac, commissaire honoraire de la République, Martine Aubry, maire de Lille, premier secrétaire du Parti socialiste, Stéphane Audeguy, écrivain, Jean-Pierre Azéma, historien, professeur honoraire à l'IEP de Paris (…)
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Arrêtez ce débat, Monsieur le Président !


Depuis le 2 novembre 2009, la France a été entraînée, malgré elle, dans les tourments d’un débat sur l’identité nationale. De nombreuses voix s’étaient pourtant élevées pour avertir que le lien posé d’emblée entre l’immigration et l’identité nationale était de nature à libérer une parole au « mieux » stigmatisante, au pire raciste.
Malheureusement, ces prédictions apparaissent aujourd’hui se situer bien en-deçà d’une réalité inquiétante et nauséabonde. En effet, depuis plusieurs semaines, les débats sur l’identité nationale sont apparus comme des espaces de libération d’une parole raciste, prompte à remettre en cause, de façon insidieuse ou explicite, la légitimité de la présence sur le sol national de catégories entières de la population.
Un nombre substantiel de réunions nous font honte tant les propos qui y sont tenus heurtent nos consciences de républicains et de démocrates, attachés aux valeurs du vivre ensemble. Propos violents envers les immigrés et leurs enfants, vision caricaturale des « jeunes de banlieue », obsession autour de la figure du musulman comme euphémisation d’un racisme anti-arabe qui n’ose plus s’exprimer en ces termes : voilà quelles semblent être les principales réflexions qui émergent des réunions tenues sur le territoire.
Pire, des responsables politiques de premier plan ont cédé au tropisme de la stigmatisation. Ainsi, il y a quelques jours, une Ministre de la République, Nadine Morano, livrait en creux sa vision du musulman, essentialisé dans la position de celui qui refuse de s’intégrer à la Nation, fût-il français.
La technique consistant, face aux tollés soulevés par de tels propos, à expliquer que ces derniers ont été mal compris ne doit pas faire illusion. La preuve n’est plus à faire que le débat sur l’identité nationale, bien loin de renforcer l’adhésion aux valeurs de la République, est un facteur de haine et de désunion, là où notre pays devrait s’atteler à cultiver le vivre ensemble. Un vivre ensemble trop fragile pour qu’il soit affaibli à travers un débat qui, posé en ces termes, ne pouvait finalement rien produire d’autre.
Face à cette réalité qu’il est inutile de vouloir camoufler, il est tout aussi inutile de sortir la carte du « peuple dont l’expression est légitime ». Car, dans notre pays comme dans toutes les grandes démocraties, le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. À cet égard, les propos racistes tenus dans des réunions organisées par les préfectures sont d’autant plus graves que l’Etat vient apposer sa légitimité à l’expression de pensées qui n’ont pas lieu d’être dans l’espace public.
C’est pourquoi nous vous demandons, Monsieur le Président de la République, de mettre un terme à ces réunions, sans quoi la République française que vous représentez aura fait le choix de laisser se tenir en son sein et avec son assentiment un débat de nature à briser durablement les fondements de notre vivre ensemble.

in:
http://www.arretezcedebat.com/


Ont signé:


Ameziane ABDAT - Président de l'association Zy Va

Isabelle ADJANI - Comédienne
Pierre AIDENBAUM - Maire du 3ème arrondissement de Paris
Jean-François AMADIEU - Professeur Université Paris 1
Pouria AMIRSHAHI - Secrétaire national du PS chargé des droits de l’Homme
Nathalie ANDRE - Réalisatrice
Mouloud AOUNIT - Co-président du MRAP
Pierre ARDITI - Comédien
Gérard ASCHIERI - Secrétaire général de la FSU
Eliane ASSASSI - Sénatrice de Seine-Saint-Denis (PCF)
David ASSOULINE - Sénateur de Paris (PS)
Yvan ATTAL - Comédien
Martine AUBRY - Première secrétaire du Parti Socialiste, maire de Lille
Clémentine AUTAIN - Co-directrice du Mensuel Regards
Josiane BALASKO - Cinéaste
Massira BARADJI - Porte parole de la FIDL
Claude BARTOLONE - Président du Conseil Général de Seine-Saint-Denis
Pierre-Louis BASSE - Journaliste - écrivain
Eric BASSET - Producteur
Djamel BEN SALAH - Cinéaste
BENABAR - Chanteur
Ghaleb BENCHEIKH - Théologien
Jean BENGUIGUI - Comédien
Yamina BENGUIGUI - Réalisatrice - Adjointe au Maire de Paris
Jean-Luc BENNAHMIAS - Député européen, vice-président du Modem
Pierre BERGE - Président de la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent
Charles BERLING - Comédien - Réalisateur
Jean-Louis BIANCO - Député et président du Conseil général des Alpes de Haute-Provence
(...)
Pour signer la pétition : http://www.arretezcedebat.com/

lundi, décembre 21, 2009

179- A mon âge, je me cache encore pour fumer


A mon âge, je me cache encore pour fumer
de Rayhana
mise en scène Fabian Chappuis

A mon âge, je me cache encore pour fumer est une tragi-comédie qui rassemble 9 femmes d’âges et de conditions diverses dans un hammam à Alger… Elles sont là pour se laver mais surtout parler, se parler … Dans l’intimité de cet espace protégé de l’extérieur, les regards et les points de vue se croisent, entre pudeur et hardiesse, dans le dévoilement violent, ironique, drôle et grave des silences refoulés de femmes qui se sont tues trop longtemps.

Peu à peu se révèlent leurs destins particuliers, à travers des histoires qui ont marqué et modelé leur chair, dévoilant progressivement la violence politique, sociale et sexuelle d’une Algérie en proie à la corruption, à la misère, aux attentats et aux combats quotidiens que se livrent les factions gouvernementales et les islamistes en utilisant, la plupart du temps, le corps de la femme comme champ de bataille.
Loin de tout regard accusateur, elles peuvent échanger états d’âmes, confidences, rêves, colères, joies, coups-bas ou petites mesquinerie. Elles peuvent parler de morale, de religion, de sexe mais aussi de politique et bien sûr … débattre allégrement des hommes.
Un enfant s’apprête à venir au monde et par instinct et nécessité, toutes, d’une manière ou d’une autre se lèveront pour protéger et défendre cet être nouveau, leur espoir et projection dans la vie future à l’aube de la fin de l’intégrisme meurtrier.
9 femmes, 9 destins entre rébellion, rêve ou soumission. Mères, amantes ou « saintes », sont réunies au coeur de la matrice, le Hammam, ou le combat contre l’oppression, la violence et la guerre se pense entre fous rires et pleurs, secret et exaltation.
Tout ça donne, dans un joyeux désordre :
Des rires en rafale, un dentier oublié, un rêve de mariage étoilé, 8 grossesses imposées, le prix de la paix avec son homme, une marieuse pour fille vierge, le son de l'eau, une femme d'intérieur, un fils d'épicier à marier, un tremblement de terre, quatre limonades, une chanson d’amour, l’amour pour son homme, l'amour des hommes pour leur mère, une princesse mariée à 10 ans, un mari cocu, un certificat de virginité, les aboiements d'une belle mère, le mektoub de la belle fille, des rondeurs à cacher, un fils à l'asile, un autre stérile, une masseuse pétrisseuse, le fils de l'émigrée promis à marier, un frère vengeur du déshonneur de sa soeur, une mécréante et une pieuse, des brûlures à l'acide, des livres responsables / irresponsables, les fesses et le foulard de Dieu, un Imam assassin, le secours d'un hijab, le tajine et des cornes de gazelles, des langues qui se dénouent, un poulailler en furie, un plombier cagoulé, la peste et le choléra, le viol d'un homme et un vol de cigarettes, des rires, 9 paroles, le sifflement d’une balle et le silence de Dieu….
L’une des grandes forces de ce texte, et également son originalité, est que Rayhana a réussi à traiter d’un sujet grave mais sans misérabilisme, sans complaisance, dans une écriture vivante, directe et très rythmée et souvent très drôle. L’émotion et le rire cohabitent en permanence dans un portrait bouleversant de l’Algérie contemporaine.

Du mardi 05/01/2010 au samedi 16/01/2010 à Paris

In : http://www.theatre-contemporain.net
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Notes de mise en scène
Le corps des femmes
Le thème du rapport entre l’intime et le pouvoir est un sujet que j’explore depuis quelques années dans mon travail de metteur en scène. A mon âge, je me cache encore pour fumer pousse la réflexion encore plus loin, où le pouvoir et la violence s’insinuent dans la chair des êtres et ici tout particulièrement des femmes. Le sexe même de la femme devient politique. Il n’est plus question de choix lorsque notre corps même dicte ce que nous sommes socialement, culturellement, religieusement, politiquement, notre rapport aux autres, au pouvoir, et nous relie à notre histoire collective.
A mon âge, je me cache encore pour fumer donne la parole à ces femmes, qui sont exclues parce qu’elles sont femmes. Et pourtant, ce sont elles qui assurent la continuité de la société dans laquelle elles vivent, comme si les hommes étaient en guerre et qu’elles devaient assurer la paix. Leur corps pour subir la guerre et la violence des hommes, leur coeur, leur courage et leur foi pour construire la paix. Comme si le fait de donner la vie faisait d’elles des protectrices instinctives et nécessaires de cette vie.
Le corps des femmes est ce par quoi la violence des hommes arrive. Mais il est aussi le dernier rempart qui protège l’intime. Dans A mon âge, je me cache encore pour fumer, le corps de ces 9 femmes raconte ce qu’elles ont vécu, subi, mais elles semblent humainement et intiment moins abîmées que ce corps qu’elles ont utilisé comme protection. Leur force est restée intacte, leur désir de vie d’une force étonnante. Et la pièce raconte cela. Des femmes libres, fortes, dans un corps qui les a condamnée. Et si le hammam était justement ce lieu où les femmes retrouvaient ce rapport sain, sensuel, généreux avec leur propre corps. Et cette cérémonie de la réconciliation se fait à travers les mains et le corps d’autres femmes.
Une déclaration d’amour à l’Algérie
A mon âge, je me cache encore pour fumer parle aussi de ce lien à la fois magnifique et douloureux que l’on peut entretenir avec la patrie que l’on a été obligé de fuir. Même si des événements récents ont donné toutes les raisons objectives de partir, la patrie reste le lieu de nos origines, de l’histoire dont nous sommes le fruit, de l’histoire de nos parents, de notre enfance. Une patrie qui a été source de souffrance mais que l’on ne peut s’empêcher d’aimer profondément. Une histoire difficile mais qui reste, malgré tout, notre histoire. Si Rayhana condamne certains aspects de l’histoire récente de l’Algérie, le portrait qu’elle fait de ces femmes est pour moi une déclaration d’amour.
L’ombre de la France
La France est omniprésente dans ce portrait contemporain de l’Algérie. Terre d’asile naturelle et historique pour fuir les violences quotidiennes, la France attire pour l’espoir d’un avenir meilleur qu’elle suscite. Mais elle offre aussi un visage plus sombre : celui d’une terre d’accueil qui a échoué dans l’intégration de ses étrangers, terre de souffrances qui engloutit les amants, sépare les familles et transforme les frères en fanatiques. Et ces femmes ont sur ce pays un regard lucide et même temps chargé d’espoir. Et c’est peutêtre cela qui caractérise les femmes d’Algérie : une lucidité étonnante sur le monde dans lequel elles vivent et en même temps une foi insolente en l’avenir.
Bien sûr, A mon âge, je me cache encore pour fumer parle de l’Algérie, de l’Islam, du statut des femmes dans certains pays arabes, mais la pièce traite surtout de vie, de solidarité, de la force et de la beauté des femmes.
Entre légèreté et gravité
Pour porter cette histoire, j’ai choisi des comédiennes qui ne sont pas toutes d’origine maghrébine. Bien qu’étroitement lié à l’Algérie, A mon âge, je me cache encore pour fumer est avant tout un portrait universel de femmes et je souhaite conserver cette dimension à travers, entre autre, ce choix de distribution. La direction d’acteur est précise, essentiellement centrée sur le rythme, la vivacité et l’humour avec des ruptures franches pour permettre à l’émotion d’exister pleinement. La gravité cohabite en permanence avec la légèreté, la drôlerie et la générosité de ces femmes et ce passage dynamique de l’un à l’autre donne la note générale du spectacle.
Une chorégraphie des corps
L’espace dans lequel évoluent les comédiennes est un plateau nu traversé par une jetée en mosaïque et ne conserve du hammam que quelques accessoires comme des tabourets et des bassines. La grande salle chaude est marquée par la lumière au sol, dont les couleurs et textures évoluent en même temps que l’action, notamment grâce au travail vidéo de Bastien Capela. Au fond du plateau, un grand cyclo permettra, grâce à la lumière, d’ouvrir l’espace pour la dernière scène. Les costumes sont des pagnes et des robes très légères que les femmes portent dans les hammams.
Fabian Chappuis
In : http://www.theatre-contemporain.net
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Rayhana :
Née à Bab el Oued, le quartier le plus populaire d’Alger, Rayhana a quitté son Algérie natale et a adopté la France, où elle habite depuis plusieurs années. Après une formation à l’École des Beaux-arts puis à l’Institut national d’art dramatique et chorégraphique d’Algérie, Rayhana se joint à la troupe nationale de Béjaïa comme comédienne et plus tard, comme metteure en scène. Elle joue dans divers films pour le cinéma et la télévision puis met en scène plusieurs de ses pièces. Elle reçoit de nombreux prix à l’occasion de divers festivals dont celui de Batna, en Algérie (meilleure interprétation), de Carthage en Tunisie (meilleure interprétation), de Béjaïa en Algérie (meilleur spectacle) et d’Annaba en Algérie (meilleure interprétation). A mon âge, je me cache encore pour fumer est sa première pièce écrite en français.

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EL WATAN Lundi 21 12 2009

À mon âge, je me cache encore pour fumer
Rêves et désarrois de femmes algériennes
A mon âge, je me cache encore pour fumer, est le titre d’une pièce de théâtre qui raconte les interdits de la société algérienne. Ses travers, ses contradictions, ses années noires et les conditions avilissantes des femmes qui vivent dans ce pays, qui a l’allure d’une prison à ciel ouvert.

Paris. De notre correspondant
La scène se passe dans un hammam sur les hauteurs d’Alger. Dans l’intimité de cet espace protégé, éloigné des soubresauts de la vie quotidienne, neuf bouts de femmes, de conditions sociales distinctes, déroulent le fil de leur vie. Elles se racontent sans tabous. Sexualité, amours désenchantés, rêves, Islam, traditions, préjugés et poids sociaux, mariage, divorce, terrorisme ; tous les sujets sont passés à la moulinette de ces dames aux visions et rêves contrariés. Il y a d’abord Fatima, la plus âgée. C’est la patronne des lieux. Usée par le travail domestique et par un mari qu’elle n’a jamais vraiment aimé, elle n’hésite pas à briser l’optimisme de Samia, une jeune fille de 29 ans qui travaille chez elle comme masseuse. Tout sépare les deux femmes. Rêveuse et naïve, Samia n’attend qu’une seule chose : trouver un mari et quitter au plus vite le domicile familial devenu geôle. Samia, en réalité, n’est que l’exemple des centaines de milliers de filles algériennes confrontées aux affres du célibat forcé. Leur seul salut réside dans le mariage, quitte à ce qu’il soit sans amour ni consentement. Pour atteindre cet objectif, Samia, contrairement à la majorité des autres clientes du hammam, ne tarit pas d’éloges sur les hommes. Elles les trouvent tous beaux, gentils, attentionnés, respectueux et serviables. Ce qui suscite bien évidemment le courroux de la patronne du hammam, qui pense le contraire, au regard notamment de sa longue expérience d’un mariage raté.
Violence politique et sociale dans une Algérie corrompue et machiste
Il y a aussi Latifa. Devenue femme malgré elle, elle évoque, avec tristesse et affliction, son mariage à l’âge de dix ans. Union forcée et voulue par son père avec un homme qui la dépasse de 50 ans. Sa nuit de noces ne fut que larmes et sang. Elle, toute petite, jouant encore à la poupée, se retrouvant soudain enfermée, sans savoir pourquoi, dans une chambre en compagnie d’un vieil homme, dont les traits tirés et usés de son corps, tranchent avec la peau fraîche et frêle d’une gamine qui n’a même pas atteint l’âge de la puberté. Que pouvait-elle faire face à ce destin tragique ? Aurait-elle pu opposer une résistance ? Non. Aucune fuite n’est permise. Les larmes chaudes versées sur l’oreiller de son enfance n’ont pas dissuadé ce vieil homme de « voler » sa virginité sous les cris des autres adultes, postés derrière la porte de la chambre l’encourageant tels des sauvages, à vite conclure. Et dire que tout cela est légal au regard de la loi algérienne et de la religion musulmane qui donnent tous les droits à l’homme en laissant la femme mineure à vie, sans mot à dire... C’est la loi de la vie, rétorque Zaya, une intégriste qui défend les thèses islamistes. Son frère est terroriste. Insensible aux souffrances de toutes les victimes de l’intégrisme, Zaya se met à défendre les islamistes, l’instauration d’une république islamique en Algérie, l’obligation de porter un voile et de se conformer totalement au livre de Dieu. Pour influencer son assistance, Zaya se réfère à des « sourates » ou des « hadiths », sortis de leurs contextes, exactement comme font les islamistes. Créée et écrite par Rayhana, comédienne et actrice née à Bab El Oued et mise en scène par Fabian Chapuis, À mon âge, je me cache encore pour fumer, révèle finalement les destins particuliers des femmes à travers des histoires qui ont marqué leur chair. La pièce montre au grand jour la violence politique, sociale, sexuelle d’une Algérie en proie à la corruption, à la misère et au machisme des hommes et de l’Etat
Maison des Métallos, Paris jusqu’au 16 janvier 2010

________ Ajouté le 14 janvier 2010_____________

L'auteure et comédienne féministe d'origine algérienne, Rayhana, a été agressée, aspergée d'essence, et insultée, mardi 12 janvier, alors qu'elle se rendait à la Maison des métallos (à Paris dans le 11e arrondissement).
La préfecture de police a confirmé l'agression, mais n'a pas voulu donner de détails car "une enquête a été ouverte". Selon son entourage, Rayhana a été aspergée d'essence et ses "agresseurs lui ont ensuite jeté une cigarette au visage, fort heureusement sans enflammer la jeune femme". "L'agression physique s'est doublée d'une agression verbale qui laisse peu de doutes sur le lien existant entre cette tentative d'homicide et les représentations en cours qui se poursuivront jusqu'a la fin", a indiqué la même source.

Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a exprimé sa "profonde sympathie et son amical soutien" a Rayhana agressée juste avant la représentation de sa pièce : A mon âge je me cache encore pour fumer.
"Indigné par ce terrible événement, qui semble trouver son origine dans le sujet même de ce spectacle [qui donne la parole à neuf figures féminines aux prises avec le refoulement et la violence, réunies dans un hammam à Alger], je condamne avec la plus grande fermeté ces agissements d'une extrême gravité", écrit le maire dans un communiqué.
FADELA AMARA SE DIT "RÉVOLTÉE"
La secrétaire d'Etat à la ville, Fadela Amara, se dit "révoltée par l'agression intolérable". Elle lui fait part de "tout son soutien". "Le combat pour le droit des femmes ne reculera devant aucune menace", déclare Fadela Amara qui ajoute : "Cette agression nous rappelle malheureusement que la lutte pour l'émancipation des femmes et contre l'obscurantisme est toujours d'actualité".
Le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) "condamne l'agression" dont a été l'objet la comédienne et féministe Rayhana et "appelle le ministre de la culture à soutenir publiquement" sa pièce, dans un communiqué publié jeudi 14 janvier. Il "demande, par ailleurs, au ministre de l'intérieur de redoubler d'efforts afin que l'auteure de cet acte soit identifié et puni".
La Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) a déploré jeudi que "la liberté d'expression et de création" soit "encore menacée en France en 2010". "Menaces, intimidations et agressions mettent en danger la liberté des auteurs de théâtre en France en janvier 2010, comme en témoigne la tentative de meurtre dont a été victime Rayhana", estime dans un communiqué la SACD. L'organisation apporte son "soutien" à cette "auteure en danger", réfugiée en France depuis 2000, "menacée dans son pays, l'Algérie". "La France, pays de Voltaire, Rousseau, Beaumarchais, Camus doit tolérer toutes les religions et refuser les fanatismes (si souvent refuges de l'ignorance)", écrit Louise Doutreligne, vice-présidente de la SACD, dont elle préside la commission théâtre.

IN:

http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/01/14/l-auteure-et-comedienne-rayhana-agressee-a-paris_1291857_3224.html
L'auteure et comédienne Rayhana agressée à Paris
LEMONDE.FR avec AFP | 14.01.10 |

lundi, décembre 14, 2009

178- Beaux travaux des DU












Ces travaux ont été réalisés à partir d'une discussion autour de Antoni Tàpiès. Ils l'ont été grâce à la préparation de Jean Marc P. sous la houlette de Corine R.
Ces travaux sont accessibles à la galerie G.
Merci à tous.

mercredi, décembre 09, 2009

177- Un texte sur Camus de Maïssa Bey



Si vous appréciez Albert CAMUS, si vous aimez l'Algérie, n'hésitez pas à acheter ce Hors série de Télérama intitulé "CAMUS le dernier des justes" Décembre 2009, (98 pages, 7.90€)

Le texte ci-devant est signé Maïssa BEY.

























mercredi, décembre 02, 2009

176 - Bienvenus les bloggers du D.U.


Soyez les bienvenus amis bloggers du DU, merci Jean-Marc ! à bientôt.

Ci-devant Mc-I, le premier d'entre tous, en 1944, déjà.

dimanche, novembre 29, 2009

175- Cinéma d'Algérie


Hier samedi, je suis allé voir avec C. le légendaire Omar Gatlato, un film mémorable des années de la dictature boumediéniste. Il fut un tremblement de terre à l'époque du silence et de tous les interdits démocratiques. Et une surprise qui fit couler beaucoup de salive!

Merci à AFLAM (Les films)
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Cinéma(s) d’Algérie
Dossier de Presse Cinéma(s) d’Algérie
Programme complet-Cinéma(s) d’Algerie
Après « Cinéma(s) » de Tunisie, du Maroc, de Syrie, de Palestine, Aflam s’intéresse cette année au cinéma algérien et à son histoire, avec une quarantaine de films qui seront présentés à Marseille et dans 8 villes de la Région. Différentes structures culturelles et associatives ont décidé d’accompagner notre initiative en programmant des films, ou bien, en mettant en valeur d’autres expressions de la culture algérienne, théâtre, littérature, photographie…Du 5 novembre au 6 décembre, la culture algérienne sera ainsi à l’honneur à Marseille et dans la Région Provence Alpes Côte d ‘Azur.



Le cinéma algérien est né en 1958 dans les maquis, puis il s’est développé très vite avec la création d’infrastructures d’Etat soutenant la production et aussi la diffusion. Une première vague de films s’attache à partir de 1964 à décrire le colonialisme, le mouvement de libération nationale et ses héros. Puis, dans les années 1970, la guerre laisse la place aux préoccupations sociales : la question des femmes, la condition paysanne, un peu plus tard, la vie citadine et ce qu’elle révèle des difficultés de la société algérienne en construction. Les années 1970 seront les années fastes du cinéma algérien, et les salles obscures du pays sont alors largement fréquentées par la population. A partir des années 1980 apparaît une nouvelle génération de réalisateurs algériens, celle des cinéastes tournant aussi en France sur le thème de l’émigration. En Algérie, les violences qui vont affecter le pays durant les années 1990 entraînent la chute de la production cinématographique et la disparition de la presque totalité des salles. Aujourd’hui des réalisateurs plus jeunes, en Algérie ou en France, prennent le relais avec beaucoup de créativité et de dynamisme. Nous avons tenté de représenter cette filmographie dans son histoire et sa diversité.

in: http://www.aflam.fr/spip.php?rubrique45

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Omar Gatlato
de Merzak Allouache
Algérie, 1976, 1h30mn, couleur.

Avec Avec Boualem Bennani, Aziz Degga, Farida Guenaneche,, Abdelkader Chaou

Omar, petit fonctionnaire et "titi" algérois, passionné de musique populaire chaabi et de films indiens, passe ses heures de loisirs avec les copains. Comme eux tous, il rêve à la femme idéale qu’il mythifie à défaut d’approcher les femmes dans la réalité. Un jour, on lui offre une cassette prétendument vierge mais qui a, en fait, enregistré les confidences d’une jeune femme…

Scénario : Merzak Allouache
Image : Smaïl Lakhdar Hamina
Montage : Moufida Tlatli
Musique : Ahmed Mallek
Production : ONCIC (Office National pour le Commerce et l’Industrie Cinématographique) Algérie
avec: Boualem Bennani, Aziz Degga, Farida Guenanèche, Abdelkader Chaou

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CE QUI SUIT a été ajouté le mercredi 02 décembre 2009:


Mardi, cinéma Les Variétés, rue Scotto, angle de la Cannebière. Nous sommes mardi 01 décembre, il est 17h30. J’ai pris un ticket (5.50 €) pour assister au film Harraga de Merzak Allouache. Dans le hall du cinéma nous sommes une petite trentaine qui patiente soit autour d’un verre de rouge ou de blanc ou… devant le sympathique comptoir en forme de U soit dans la grande salle. Dans un coin il y a une table sur laquelle on a posé des publicités pour « Cinéma (s) d’Algérie. Un membre de l’assoc. prend les coordonnées de ceux qui veulent bien les donner pour recevoir des informations de l’association. Il accueille aussi ceux qui souhaitent y adhérer. L’entrée de la salle1 est ouverte à 17h50. C’est une grande salle d’environ 230 places. Nous sommes un peu moins de 40 personnes. Il est 18h et la salle est toujours allumée, ça ne chuchote même pas. Un journaliste filme les présents. Il y a maintenant beaucoup de monde : 150 au bas mot. A 18h20 rentre un groupe de 7 personnes : Michel Perso, le représentant de Aflam (l’association organisatrice) qui présente la manifestation, Solange Polet, Mouloud Mimoun critique de cinéma, et deux comédiens, Samir el Hakim, Abdallah Benahmed et Merzak Allouache qui ne prend pas la parole. Nous passons au film, Harraga

Applaudissement à la fin du film, il est vrai bien réussi. La parole est donnée à Allouèche qui explique pourquoi il a choisi Mostaganem. Mostaganem et Annaba sont les deux lieux les plus importants d’où partent les « Brûleurs ». Mosta (Oran) car très proche de l’Espagne et Annaba très proche de l’Italie. C’était plus dur de filmer à Annaba car « il y a une grande violence autour des Harraga. La maffia italienne a fait fusion avec les maffieux de Annaba, elle prépare les barques qu’elle leur revend ». Il ajoute : « dans mon film j’adresse deux messages. Le premier pour interpeler les officiels algériens… Il y a 600 Algériens dans les morgues espagnoles, c’est inadmissible. Le deuxième message je l’adresse aux Européens, qui se contentent de traiter le sujet en utilisant une comptabilité macabre. »

Suivent les questions du public. Merzak Allouache me reprend, il me répond « pour moi il n’y a pas eu de dictature en Algérie dans les années 70 » A une autre spectatrice (qui dit avoir été cinéaste en Algérie il y a longtemps) et qui regrette que les cinéastes algériens ne dénoncent pas la maffia politico-militaire il lui répond d’un air condescendant, hautain même « faites vous-mêmes des films et dénoncez ».
A propos de ses débuts, en faisant son premier film en 1975, autour du malaise des jeunes, « je ne pensais pas dit-il que 30 ans plus tard je ferais un autre film sur la détresse des jeunes. Je pensais que l’Algérie, qui est un pays riche allait se redresser. » Harraga ajoute-t-il est « un film témoignage ». Il ne se « mouille » pas plus…

Je reconnais un des acteurs (Samir el Hakim, le flic assassin). Je l’ai vu à Valence jouer au théâtre. Superbe. Je le lui dis à l’extérieur, je veux dire lors du buffet gratuit offert dans la grande salle près du bar (couscous et boissons à volonté). Il me dit qu’il rejoue la pièce (Bleu blanc vert de Maïssa BEY au début février à Aix. (Voir mon post ici, n° 146 du 20 mai 2009)


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Festival international du cinéma méditerranéen de Valencia
Harragas de Merzak Allouache remporte le Palmier d’or

Le prix, doté de 40 000 euros, lui sera remis samedi soir à la faveur d’une cérémonie de gala, à l’occasion de la clôture officielle de ce festival cinématographique qui a mis en compétition 12 films de 13 pays méditerranéens.


Harragas, qui a été déjà très bien accueilli par le public lors de sa projection, raconte l’odyssée de la traversée clandestine de la Méditerranée d’un groupe de jeunes à bord d’une patera avec l’espoir d’atteindre les côtes espagnoles, à partir d’une vision collective et austère proche du documentaire. Et ce, parmi les douze longs métrages en compétition officielle, Small crime de Cristos Georiou (Chypre), Question de cœur de Rchibugi (Italie), Ajami de Scandar Copti et Yaron Shani (Palestine, Israël), Ibrahim Labyad de Marwan Hamed (Egypte), Eden à l’Ouest de Costa Gavras (France, Italie, Grèce), Fais-moi plaisir d’Emmanuel Mouret (France), J’ai quelque chose à te dire de Cécile Telerman (France), Slovenian Girl de Damjan Kozole (Slovaquie), Brothers de Iggal Nidman (Israël), As God commands de Gabrielle Salvatores (Italie), Nées pour souffrir de Miguel Albadalejo (Espagne). « J’ai voulu parler d’un phénomène général, un drame qui touche beaucoup les jeunes des pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Je ne parle pas des motivations de la traversée mais de la traversée elle-même », a souligné M. Allouache lors d’une conférence de presse, en présence des protagonistes de son film. « Notre histoire raconte l’odyssée d’un groupe de jeunes algériens qui traversent clandestinement la Méditerranée avec pour objectif d’atteindre le sud de l’Espagne, porte d’entrée de l’eldorado européen tant convoité. Hassan le ‘passeur’ se charge de former un groupe de clandestins potentiels, qui permettront la réussite de la traversée. Quatre de ses amis et six ‘brûleurs’ venus du Sud de l’Algérie participeront à l’aventure.

Ces derniers sont acceptés car ils financeront une grande partie de la traversée. C’est une véritable opération de commando – avec une organisation matérielle sans faille – qui est préparée minutieusement et dans le plus grand secret par Hassan, Nasser et Rachid. On achète la barque, le moteur, le GPS… On guette la météo mais les impondérables vont très vite s’accumuler avec pour commencer, l’irruption d’une jeune fille : Imène, la fiancée de Nasser. Un deuxième problème, beaucoup plus grave, se profile à l’horizon. Le groupe qui prépare fébrilement le départ ne s’inquiète pas de la présence d’un homme mystérieux qui les surveille. Le jour du départ, l’homme mystérieux, sous la menace de son arme, embarque de force. La traversée pour atteindre les côtes de l’Espagne qui se trouvent ‘juste en face’ de l’Algérie, commence ». Le Palmier d’argent, doté de 20 000 euros, a été attribué, quant à lui, au film Ajami, ce film a remporté également le prix du meilleur réalisateur. Le prix spécial du jury et celui de la critique est revenu à Eden à l’Ouest du célèbre réalisateur grec Costa Gavras, auteur notamment du film algérien Z (1969) ou encore Mon colonel (2006). Dans Eden à l’Ouest, C. Gavras, à l’instar de M. Allouache, apporte sa particulière vision du phénomène de l’immigration. Le prix de la meilleure interprétation féminine a été décerné à l’actrice Nina Ivanisin pour son rôle dans Slovenka de Damian Kozole, alors que l’acteur Kim Rossi Stuart a remporté celui du meilleur acteur pour son interprétation dans le film italien Questione di cuoro, de Francesca Archibugi, qui a remporté le prix du meilleur scénario. Le prix de la meilleure photographie et celui de la meilleure bande sonore ont été attribués respectivement à Renato Berta pour Dohawa de Raja Amari (Tunisie) et à David Hadjadj pour Harragas.


Par Ali Aït Mouhoub, APS
in El watan 25 10 2009




video

mercredi, novembre 25, 2009

174- Eugène Ionesco



Quelle absurdité que de partir le 28 mars 1994 ! l'aurait pu attendre le lendemain. M'enfin.
Mes salutations à ce maître dont les leçons nous servent encore chaque jour. Il est parti victime du devoir. Son absence est une grande lacune. Depuis mars 1994 il voyage chez les morts en compagnie de la Cantatrice chauve. Il aurait eu 100 ans demain.

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Système de l'imaginaire ionescien

Horia Capusan
Université Babes-Bolyai
Cluj-Napoca, Roumanie

Si l'on devait trouver le moment originaire, le ton de toute l'œuvre ionescienne, on pourrait sans doute le trouver à un moment indéfini entre deux états, l'un qui est déjà un peu passé, quoique pas encore tout à fait passé et un autre, un présent précaire, qui a déjà quelques apparences d'un passage inquiétant. C'est aussi l'âge propice pour écrire des oeuvres autobiographiques. Journal en miettes est un journal de cette phase indécise de la vie, de ce "mezzo camin di nostra vita" évoqué au début. Le titre d'un autre journal Présent passé, passé présent parle déjà assez par lui-même ; ce n'est pas un temps défini, mais un va-et-vient entre les deux, signe d'une inadaptabilité et d'une angoisse profonde. Et dans l'arrière plan de La quête intermittente, on sent la même préparation que celle dont on parle dans Le roi se meurt.

Ces images du passage, de la chute, de la dissolution, de la précarité, de l'entre-deux sont en fait le noyau génératif de toute l'écriture ionescienne. On peut difficilement déceler sa signification sans avoir toujours à l'esprit cette angoisse de l'instabilité du monde qui se défait. Le théâtre est justement une image concrète et mouvante de cette angoisse, et Ionesco avait raison de dire que son oeuvre est ancrée au plus profond de l'expérience humaine.

Dans Le roi se meurt, le thème du monarque qui fait ses adieux à la vie est émouvant ; mais ce n'est là qu'un cas extrême. Dans d'autres pièces, le même processus de dissolution, de décadence, de décomposition, moins brutal est quand même à l'œuvre. La cantatrice chauve est l'image la plus fidèle de cette chute. S'il y a quelque chose de troublant, c'est que, dans un décor bourgeois et banal se situe une vraie apocalypse ; des personnages tout à fait communs dans l'apparence semblent être frappés d'une étrange maladie ; déjà, au début, leur comportement et leur langage est profondément déréglé ; et ce dérèglement deviendra de plus en plus grave jusqu'à la fin, où les deux couples tomberont carrément dans une enfance idiotisée (et ce qui est pire, c'est que le pompier, symbole de l'ordre, qui était censé intervenir dans la première variante de la pièce, n'est pas plus développé mentalement que les autres). La mort de l'élève poignardée par son professeur (La leçon), le suicide des deux vieillards (Les chaises), la mort inexplicable de tous les hommes (Jeux du massacre), les assassinats absurdes du Tueur sans gages, l'extinction du Nouveau locataire derrière ses propres meubles, "l'animalisation" (Les rhinocéros), la transformation en cadavre vivant (Amédée ou comment s'en débarrasser), tout ne fait que souligner cette propension du personnage ionescien à ne plus être.

Il y a une étrange "pulsion du Nirvana" dans ce théâtre ; les hommes aspirent à ne plus être hommes ou (ce qui est la même chose) à ne plus être du tout. Les êtres semblent joyeusement consentir à ne plus exister ; car il n'y a presque nulle parte des traces d'une opposition quelconque : Le nouveau locataire s'enferme derrière les meubles qu'il a apportés lui même ; Papillon, Boeuf, Botard, Dudard, Daisy et tous les autres semblent être tout à fait à l'aise dans leur nouvel état ; les Anglais aussi semblent ne pas se rendre compte de ce qui les menace ; la même chose vaut pour les hommes du Jeux du massacre. Toutes les réactions des personnages se limitent à une vague logorrhée qui masque mal leur malaise devant un monde qui change. Et d'ailleurs, dans le théâtre ionescien, c'est une vérité incontestable que plus l'être est près de la mort, plus il a l'appétit de parler (voir par exemple La cantatrice chauve, Les rhinocéros). De plus, certains êtres (on pourrait les appeler les salauds de Ionesco), non seulement consentent, mais sont eux-mêmes source de mort - le tueur anonyme de Tueur sans gages ou de Jeux du massacre, le Macbett apocryphe, le professeur de La leçon, le policier des Victimes du devoir ; comme dans une rééducation de Pitesti, les victimes deviennent bourreaux eux mêmes, et le mécanisme de la mise à mort s'étend à toute l'humanité.

D'autres fois, sans aller jusqu'à la mort physique ou morale, la décadence peut se manifester sous des formes plus insidieuses. L'une d'entre elles c'est l'infantilisation déjà évoquée (nombre de personnages dans La cantatrice chauve, Scène à quatre, Délire à deux, Choubert à la fin des Victimes du devoir semblent être des enfants crétins ou incapables de rester ensemble sans se disputer). L'infantilisation n'est pas un indice de vitalité ; elle est au contraire un signe de perte de vie, tout à fait l'équivalent de la vieillesse. Cet autre âge n'est pas non plus idyllique ; il oscille entre le ramollissement joyeux des personnages des Chaises et l'agressivité des parents dénaturés dans Jacques ou la soumission ou pire, du professeur de La leçon. Enfance et vieillesse sont tout aussi décrépites.

Une autre forme de dégradation, encore plus sournoise, c'est la perte de la mémoire. Tout le drame du personnage de La soif et la faim (d'absolu), c'est qu'il a oublié ; n'étant pas présent au rendez-vous qu'il a manqué, il devra se contenter de regarder le Paradis lointain par la fenêtre du monastère où il devra finir ses jours ; les époux Martin paraissent être frappés d'amnésie et l'académicien de La lacune n'est pas capable de passer son baccalauréat. C'est aussi ce que donne à certaines pièces de maturité et de la vieillesse - notamment La soif et la faim, pièce de l'oubli, Ce formidable bordel, L'homme aux valises, Voyage chez les morts - cette apparence de temps interrompu, haché, de construction
inachevée ; le théâtre sans mémoire certaine devient alors une discontinuité, une "quête intermittente."

Et ce n'est pas tout. Car, comme dans la mentalité archaïque, dans le théâtre de Ionesco, il y a toujours correspondance entre la nature et l'homme. Dans la pièce Délire à deux, les deux époux ne font que se disputer toute la journée ; et alors on peut bien voir pourquoi à l'extérieur il y a la guerre civile et les grenades pleuvent. Dans La cantatrice chauve, l'incendie fait pair avec la destruction intérieure des personnages. Mais le plus souvent la correspondance se manifeste sous la forme de l'inverse proportionnalité : plus le monde humain est précaire, plus le monde des objets prospère et s'étend ; mais c'est toujours une prolifération maléfique. Car si la vie commence à se retirer des humains, elle passe, par contre, dans le règne inanimé qui commence à se multiplier d'une manière monstrueuse. C'est toute l'ambiguïté du cadavre qui grandit dans Amédée ou comment s'en débarrasser ; c'est un cadavre qui est quand même vivant ; c'est, en fait un cadavre qui n'est cadavre qu'en apparence et on a beau penser qu'on pourrait "s'en débarrasser". La prolifération des meubles dans Le nouveau locataire demande, en contrepartie, le sacrifice d'un homme. De même, le couple du diptyque Jacques ou la soumission et L'avenir est dans les oeufs sera lui aussi sacrifié (est-ce un pur hasard si la fiancée porte un masque aztèque?) pour la "production" des oeufs qui sont loin d'être des symboles de vie (d'où l'ironie cruelle du titre). À l'autre extrémité du parcours les vieux des Chaises se suicident pour laisser entrer en scène l'orateur muet et les chaises multipliées sur lesquelles on ne sait pas trop bien s'il y a quelqu'un ou non. Les hommes meurent, mais, presque toujours, leurs sacrifices sont douteux.

Car l'univers ionescien a souvent une puissante note d'irréalité. Certaines pièces l'affirment presque explicitement. Dans Macbett, l'unique vrai actant est une mauvaise divinité gnostique qui s'amuse à tromper les personnages. Dans Ce formidable bordel, au contraire, toute l'histoire est la farce d'un bon Dieu un peu plaisantin et l'homme le saura à la fin ; néanmoins dans les deux cas, la même inconsistance se fait sentir. À propos d'autre pièces comme L'homme aux valises, La soif et la faim on pourrait dire qu'elles sont des cauchemars prolongés (l'analogie pièce - rêve est d'ailleurs une constante de Ionesco). L'impromptu de l'Alma c'est aussi une pièce sur les phantasmes nocturnes. Dans le monde du mauvais rêve, tel celui de L'homme aux valises, il n'y a finalement ni temps, ni espace réels, seulement un no man's land spatial et temporel où tous les lieux et toutes les périodes s'amalgament. Le trop plein des choses aboutit finalement à son contraire : la dématérialisation du monde. Et sur les nombreuses chaises il y a seulement des personnes invisibles ou absentes.

Une autre marque de l'irréalité de ce monde est la répétition. Car paradoxalement, cet univers de la dissolution est aussi un lieu de l'éternité ; mais comme toute chose ici bas, l'éternité est détournée. Elle ne signifie alors que la répétition des mêmes paroles, des mêmes gestes, des mêmes attitudes, de la même vie : dans La cantatrice chauve, les personnages recommencent tout dès le début, de même que les époux du Délire à deux et le professeur et l'élève dans La leçon. La répétition est le dernier triomphe de la mort ; on est vraiment mort quand on n'a plus la possibilité de faire autre chose. Et la caractéristique du cauchemar, c'est qu'il se répète et qu'on ne peut plus en sortir.

On voit donc quel résultat nous avons obtenu : une humanité en pleine dissolution physique et mentale, un univers de choses où la prolifération ne peut plus cacher son inconsistance foncière et un temps bloqué dans le ressassement. Et pourtant tout n'a pas été dit. Car, dans cet univers, il existe (pour employer les termes de Simone Weil), à côté de la pesanteur, la grâce aussi. Parfois, la pièce s'ouvre brusquement vers une réalité d'un autre ordre. Dans Les chaises, l'orateur, même muet, apparaît à la fin. La pièce Ce formidable bordel finit sur une image du paradis ; c'est le même paradis qu'entrevoit le pèlerin de La soif et la faim. Ailleurs, tout aussi brusquement, sans aucune préparation, la grâce fait irruption - c'est une réalité étrangère au monde donné qu'on découvre souvent par hasard, comme la faculté de voler chez le Béranger du Piéton de l'air. En effet, il y a chez Ionesco des êtres qui, comme les chamans dans certaines mythologies, découvrent qu'ils savent voler (1). C'est un don arbitraire, immotivé, dont la présence contraste fortement avec la décrépitude ambiante. Dans Le piéton de l'air, seul Béranger, parmi les personnes présentes, sait voler. Dans Amédée, le vol final fait une antithèse totale avec le début de la pièce dominée par l'image du cadavre ; il signifie la libération enfin acquise, la rupture bénéfique du temps qui brise le régime de la répétition. Et même le suicide des deux vieillards des Chaises prend des allures de vol.

Parfois, la libération peut même aller plus loin ; si "l'histoire est un cauchemar dont je devrais me réveiller" (James Joyce), si le monde n'a que la consistance d'un mauvais rêve, alors il faut s'arracher à ce rêve, ne plus vouloir dormir. L'être humain, coincé avant entre sa propre dégradation et celle du monde, se relève brusquement, contre attaque. Béranger est souvent celui qui se révolte. Nous le voyons faire face au Tueur sans gages et même prendre un fusil pour massacre les Rhinocéros. Toute la pièce n'est d'ailleurs que la prise de conscience d'un personnage qui se réveille de son état de somnolence initiale pour constater sa solitude irrémédiable.

Il faut ajouter que, rarement, il est vrai, la violence purificatrice de la grâce se fait ressentir. Sur le mode comique, l'Impromptu de l'Alma est une histoire d'exorcisation du mal. L'image du feu, qui apparaît quelquefois, s'inscrit dans le même imaginaire de l'expiation : dans la vision de Béranger à la fin du Piéton de l'air, dans le rêve avec la grand-mère qui ressort jeune de l'incendie de sa maison, qui a migré du Journal en miettes à la pièce L'homme aux valises, dans la scène finale du Tableau où le coup de pistolet du bon bourgeois réhabilité sert à régénérer l'artiste. La grâce peut être aussi dangereuse, comme on peut le voir dans Le piéton de l'air ou dans Victimes du devoir. Dans la première, elle est dangereuse parce qu'elle révèle la destinée du monde, le fait qu'il soit irrémédiablement voué à la mort et à la destruction : et alors pourquoi est-elle venue au monde? Dans la deuxième, elle laisse Choubert seul et désarmé devant la force brutale des réalités terrestres. Et en fermant la boucle, on peut dire que si l'homme et l'univers ionesciens sont devant un avenir qui ne signifie que dégradation et perte, il y a des instants ou tout peut être récupéré, même avec les risques que l'on connaît.

1. Parmi les pièces de Ionesco, il y a en a une qui porte un titre très chamanique : Voyage chez les morts.
In: http://linguaromana.byu.edu/Capusan3.html

jeudi, novembre 19, 2009

173- Maïssa BEY à l'Alcazar Marseille et une nouvelle: La Waâda



Dans un échange avec Marie Virolle (responsable des éditions Marsa, Paris) voici ce que Maïssa Bey a dit en cette journée du mercredi 18 novembre 2009 dans la salle des conférences de la bibliothèque Alcazar de Marseille, devant une cinquantaine de personnes venue l’écouter, à l’occasion de la manifestation « Cinéma (s) d’Algérie ».


« Comment j’ai commencé à écrire ? Il faut des rencontres pour que la parole puisse aller vers les autres. J’ai écrit un texte qui s’appelle « Au commencement était la mer ». Quand je l’ai écrit je ne savais pas ce que j’étais entrain de faire. C’était un besoin, nous étions au début des années 1990. Nous étions enfermés da
ns la peur dans le silence. Des gens disparaissent, soit dans l’exil, soit dans la mort. Alors on se dit « qu’est-ce que je peux faire ? ».Pendant longtemps la question s’est posée à moi « comment agir ? » Il y a plusieurs possibilités. La 1° solution est de faire le choix de se taire, pour se protéger, de s’enfermer, de se replier.


C’est à cette époque que sont apparus en Algérie les barreaux de fer hideux dans toutes les fenêtres et balcons. Mais le silence ne protège pas, c’est une illusion. La deuxième solution est celle du départ. Il en faut du courage pour partir, quitter sa maison, ses biens, tout ce qui a été votre vie. La troisième c’est de se mettre en face de soi et se poser la question « que faire, qu’elles sont mes possibilités ? » Je n’en avais pas beaucoup. J’étais professeur de français. L’essentiel était de pouvoir continuer à travailler, de pouvoir ouvrir la porte sur le monde. Il s’agissait d’arriver à accomplir les gestes du quotidien.





Les mots sont arrivés à moi. Je n’ai pas décidé d’écrire. U
n jour, alors que je préparais mes cours je me suis mise à écrire une histoire dans un cahier d’écolier à couverture blanche. Je me suis rendue compte que j’avais besoin d’écrire. C’était vital. A mes côtés il y avait ma vie familiale, professionnelle et aussi ce cahier blanc. Quelque chose dans ce cahier m’attirait, ce qui me permettait d’aller au-delà de ce que je vivais au quotidien. Il fallait que j’écrive. Je ne savais pas ce que j’allais en faire mais c’était une nécessité. J’ai toujours écrit, l’écriture m’a accompagnée toute ma vie, mais c’était la première fois que j’écrivais une fiction. Je suis une grande lectrice, mais c’était la première fois que j’allais vers mes propres mots. Cela a pris la forme d’une histoire, d’une histoire d’amour avec beaucoup de lumière et de soleil, la lumière, le soleil, la mer, tout ce qui ne nous était plus accessible à l’époque et que j’arrivais à retrouver avec les mots. Je peux dire aujourd’hui que ce texte m’a sauvée de la folie. Ce texte a été refusé par de nombreuses maisons d’édition.

Lorsque j’écris je ne me pose pas la question de la cible, je ne me demande pas qui va lire mon livre. Il me paraît impossible d’écrire en ayant l’impression d’avoir un lecteur au-dessus de mon épaule. Lorsque je me mets à écrire, il n’y a aucune présence auprès de moi. Je veux être libre de mon écriture. Lorsqu’on me fait le reproche d’aborder tel ou tel sujet, parfois tabou, comme le corps de la femme ou de ses désirs… je n’en tiens pas compte. Je n’écris pas pour plaire au plus grand nombre. En France on a refusé mon premier texte parce que m’a-t-on dit, « il ne répond pas aux attentes du public français. Votre texte est bien écrit mais la réalité sanglante de l’Algérie en est absente. On m’a suggéré d’ajouter de l’hémoglobine. J’ai refusé. »

Lorsqu’on écrit on sait qu’au terme de la solitude de l’écriture, il y a une lumière, il y a un regard qui va se pencher un jour sur cette page qu’on est entrain d’écrire. C’est pour aller à leur rencontre que j’écris, même s’il n’y a qu’un seul lecteur.

A SUIVRE


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Un peu plus tard dans la soirée la folie s'est emparée de la ville de Marseille. Non que l'équipe de France ait battu l'Eire (1-0. Peu glorieux le but), mais parce que l'Algérie s'est qualifiée pour la phase finale de la coupe du monde en 2010 (comme la France) en battant l'Egypte par 1 à 0. Très beau match et très vilains Egyptiens peu (très peu) fair-play, non les joueurs mais les politiques, les hommes de la rue, remontés comme s'ils étaient en guerre! Ils ont reçu une véritable leçon.





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La Waâda
(nouvelle)

Cela va faire une semaine qu’elle dure, une semaine estivale dédiée au Marabout Sidi Abdelkader El Jilani le grand. Une semaine entière d’offrandes que tous les habitants de notre village et des villages environnants chantent, dansent et psalmodient en tapant dans les mains en l’honneur du grand saint. Les hommes sous les guitounes du haut, les femmes sous celles du bas. Et nous les enfants, allons des unes aux autres avec délicatesse. Toute ma famille est là, tous mes cousins, tous mes amis et des centaines d’inconnus. Mais aussi et surtout Kheira. C’est la plus belle de mes cousines. Elle est élancée, le regard lové dans ses grands yeux charbonneux est franc. La tête haute et nue donne à voir une longue chevelure noire sur laquelle scintillent de petites étoiles. Je sais que tant que durera la fête, Kheira ne sera pas loin. C’est la Waâda annuelle. Les mules, bardots et chevaux sont attachés aux troncs des eucalyptus alentours, au garde à vous. Des chèvres, trois cinq ou sept, se laissent trainer sans résister vers leur destinée. La fête tourne d’un village à l’autre, une année chez l’un, une année chez un autre. Et Kheira chaque année aussi ravissante. Chaque jour qui passe, du premier au septième, est identique ou presque. Identique dans la nourriture très abondante et peu variée (couscous royal et lait fermenté tous les jours), mais différent dans l’intensité qui le traverse, chaque jour plus forte que le précédent. Les réjouissances commencent très tôt le matin lorsque toutes les jeunes filles y compris Kheira débarrassent ustensiles et restes de la veille de toutes les tentes. Celles du bas comme celles du haut. Je ne quitte pas ses allées et venues. Parfois un adulte me lance un regard oblique pour me signifier une transgression réelle ou par lui fantasmée. Les cousines sont suivies par une flopée d’autres femmes mobilisées pour le nettoyage des gigantesques tentes bédouines. Tous les tapis sont jetés sans ménagement à l’extérieur, sous le soleil brûlant. Ils seront l’un après l’autre nettoyés, cinglés et secoués à quatre, puis déposés de nouveau à l’intérieur des tentes. Cela dure jusqu’à la mi-journée. Lorsque les hommes reviennent de la prière du D’hor, ils imposent une sieste générale qui m’insupporte au plus haut degré. Je hais dormir le jour. La sieste ne profitera pas identiquement à tous. Les unes triment, les autres s’allongent. Vient alors la tombée du jour et avec elle l’effervescence de la veille qui s’anime crescendo. Les repas consommés, les théières passent de groupes en groupes. Les chants, laborieux au début, transpercent la vallée, en contrebas de la forêt de Tarzout, et reviennent en échos. Castagnettes et percussions Qarbaq-qarabaq-qarbaq-qarabaq… du haut, fusionnent dans un total capharnaüm avec les chants et les stridents youyousyouyouyousyouih ! du bas. On danse, on chante et on psalmodie de plus en plus haut, de plus en plus vite. Et moi je suis plus libre encore avec tous mes cousins, mes amis et Kheira en tête. Je sautille, tangue, me reprends, tape des mains en tentant de suivre les rythmes impossibles. Je distingue encore entre quinquets et ombres allongées celles de Kheira la belle. Oubliées la médersa, l’école et autres corvées imposées. Les cousines sont là, sollicitées sans arrêt. Ma cousine sait que je ne la quitte pas d’un regard. Avec mes cousins je m’amuse à chaparder les rares morceaux de viande restant, sans distinction, tant l’excitation est forte. J’en garde un, précieusement, sans rien leur dire, le plus gros, pour l’offrir à ma cousine aux grands yeux, dès qu’une voie s’offrira à moi, avant la tombée définitive du soir, demain.

26 Octobre 2009
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